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TR 2006 : Une longue route sans commencement ni fin

Yves Blanc, 28/01/2006

Pour que le temps ne passe pas, il suffit de le penser comme infini et de substituer ainsi à la métaphore de l’écoulement d’un fleuve celle d’un temps assimilé à une « longue route sans commencement ni fin, tout au long de laquelle surviennent et s’en vont les événements », « où toute chose finie arrive et se produit sans que le temps, lui, n’arrive ni ne se produise » ; « ainsi devenir n’est pas plus l’affaire du temps que cheminer n’est celle du chemin ». Le temps ne passe plus, il devient « cet ordre irréversible selon lequel un passage est possible »1.

Et de cette autre métaphore du temps, nous pouvons répéter qu’elle obsède de la même manière si spontanément la conscience qu’elle accompagne elle aussi l’histoire de la pensée. Là encore, les témoignages ad hoc ne manquent pas pour expliquer, par exemple, que « l’infinité du temps ne signifie rien autre chose, sinon que toute grandeur déterminée du temps n’est possible que circonscrite par un temps unique qui lui sert de fondement et qu’il faut donc, dans ces conditions, « que la représentation originaire de temps soit donnée comme illimitée »2 ; ou encore que « le Temps imite l’éternité en décrivant des cycles au rythme du nombre et que le passé, l’avenir ne sont que divisions du Temps, de simples modalités, effets du devenir »3. Dire cela, c’est avouer ni plus ni moins que le temps ne passe pas et qu’il n’est rien d’autre qu’une longue route sans commencement ni fin.

Après quoi, un esprit philosophe ne manquera pas de ruser, de faire preuve d’humour face à ces métaphores historiques et non moins philosophiques du temps. Autrement dit, il en viendra un jour ou l’autre à se demander ce qu’il faut en penser. Oui, il en viendra naturellement à les comparer. Et puisqu’il est philosophe, « une solide tradition de pensée »4 l’inclinera non moins naturellement à les considérer pour contraires et, au-delà, à considérer paradoxalement qu’il raisonne historiquement et logiquement de manière contradictoire. Un comble pour un philosophe !

Bien entendu, notre philosophe rusé pourra trouver à se consoler rapidement de cette conclusion embarrassante en se drapant dans une humilité « toute » socratique : il n’y a rien d’étonnant, souvenons-nous, à ce qu’un philosophe puisse raisonner de manière contradictoire puisqu’il est après tout « d’humaine nature » et qu’il doit se contenter en bien des points de penser de manière « vraisemblable » - selon une « perspective de grenouille » - sans chercher « à remettre des explications en tous points totalement d’accord avec elles-mêmes, ni poussées à la dernière exactitude ».

Sauf qu’un philosophe parvenu au stade de la pensée aléatoire sera curieux de pousser, comme à la marelle, le palet de l’humour un peu plus loin vers le « ciel ». Il cherchera malgré tout à mettre un peu d’ordre dans sa pensée et, au-delà, dans l’histoire de la pensée philosophique. Il s’inquiètera donc moins de la dénier, de la renier que de la faire progresser en commençant par se poser une question toute bête et sans doute presque inaudible à l’oreille d’un non-philosophe sinon d’un « sans-philosophie »5.






1 N. Grimaldi, Ontologie du temps, première partie, chap. 1, p. 31.

2 Kant, Critique de la raison pure, Théorie transcendantale des éléments, Première partie, § 4.

3 Platon, OEuvres complètes, Timée, 37 (e), 38 (a).

4 Cf. chap. 2.

5 F. Laruelle (éd.), Homo ex machina, Paris, L’Harmattan, coll. Nous, les sans-philosophie, 2005, présentation de la collection : « L’appel constant à la philosophie, à sa défense, à sa dignité, ne peut faire oublier qu’elle appelle les humains à se ranger à l’ordre du Monde, à se rendre conformes à ses fins, bonheur, intelligence, dialogue et correction. Nous, les sans-philosophie, ne participons pas de cette entreprise de mondanisation : nous cherchons une discipline de rébellion à la philosophie et au monde dont la philosophie est la forme éternitaire, pas un remaniement de plus ou un simple doute sur leurs valeurs et leurs vérités ».



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