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TR 2004/05 : Sa logique

Yves Blanc, 05/07/2005

Sa logique


D’une logique de pensée on peut craindre le pire, à l’image des non-philosophes qui n’y voient qu’« auto-position »1, que vanité intellectuelle. En effet, comme nous le rappelle si justement un esprit contemporain, Nicolas Grimaldi2 ― qui sera du reste amplement cité dans ces pages tant la pensée aléatoire doit à sa réflexion ― ce que Platon nomme logos et que nous avons pris l’habitude de traduire par raison désigne tout bonnement « un accord de la pensée avec elle-même », une « inhérence de la vérité à la pensée » et par conséquent une certaine indépendance d’esprit :
« Je suis homme, vois-tu (et non pas seulement aujourd’hui, mais en tout temps), à ne donner mon assentiment à aucun autre de mes motifs, sinon au motif qui, après supputation, se sera révélé à moi être le meilleur »3.
Aussi quel esprit fort d’une telle indépendance, d’une telle fierté, quel esprit fort en définitive d’une logique de pensée ne serait-il pas tenté d’en user à tout crins et par conséquent d’en abuser puisqu’il est au regard de la vérité son seul juge ? La crainte des non-philosophes est donc parfaitement fondée au seul hiatus près que celle-ci, une fois érigée en discipline d’esprit devient à son tour et qu’on le veuille ou non une habitude, une logique. Car enfin, « même ne pas vouloir, c’est vouloir »4 et nous ne sommes pas libres de raisonner, de penser logiquement, sauf à le faire à l’extrême de manière absurde, comme Meursault dans l’Etranger5, quand tout nous est égal dans la vie.


Cette réserve exprimée au sujet de la tournure nécessairement logique de la pensée, nous pouvons entrer dans le vif du sujet et nous intéresser à celle, particulière, qui est la nôtre. Penser de manière aléatoire c’est, avons-nous déjà dit provisoirement, faire profession d’ignorer l’éternité. Mais comment caractériser au juste cette feinte ignorance ?
On peut considérer que feindre de la sorte revient en fait à désobéir, à se dresser contre l’état de nature intellectuel qui est le nôtre, lequel nous pousse spontanément à penser sub specie aeterni, à rêver autrement dit à l’impossible ― à l’éternité ― au point que tout ce qui existe nous laisse en comparaison sur notre faim. Ainsi, Pascal dira de l’homme qu’il « n’est produit que pour l’infinité »6 et Descartes, à propos de son âme, qu’elle est hantée par l’idée de perfection causée par Dieu7.
Ainsi conçue, la logique aléatoire revient à surmonter, à laisser derrière elle une longue tradition intellectuelle qui perdure à penser toute chose comme finie, précaire, temporelle, urgente sur fond d’infini, de plénitude, d’éternité et pour finir de notre propre mort ; une longue tradition intellectuelle qui consiste, comme nous l’avons déjà souligné dans le précédent chapitre, à penser de manière mythologique en comparant l’incomparable, en établissant des relations absurdes.
Une confusion intellectuelle qui n’a, en tout cas, rien d’imaginaire. Ainsi, pour emprunter cette fois à la science physique, « si on se place dans le cadre de la théorie du Big Bang qui stipule que l’Univers a été créé il y a quinze milliards d’années, on comprend que la question « qu’y avait-il il y a cinquante milliards d’années ? » est dépourvu de sens »8. Et pourtant elle se pose souvent ! On peut être en effet partisan du Big Bang et croire non moins curieusement comme Timée que « tout ce qui devient, à son tour, c’est par l’action de ce qui le cause que nécessairement il devient » ― ce qui est entre autres croire en Dieu ― tant il nous est naturel au début de notre aventure intellectuelle de contrarier plutôt que d’intégrer nos actes de pensée, d’opposer de la sorte plus ou moins inconsciemment l’exercice de notre imagination à celui de notre raison.
Mais de même que, sauf accident constitutionnel, un enfant finit toujours par coordonner ses gestes moteurs pour se dresser sur ses jambes, un être normalement doué d’imagination et non moins de raison finit toujours par coordonner ses facultés intellectuelles, par les maîtriser, par redresser autrement dit son intelligence et accéder à la pensée aléatoire.
Par conséquent, le temps est sans doute venu de nous intéresser de plus près à sa logique. Car il ne suffit pas de dire à son sujet qu’ « elle ignore l’éternité » ou encore qu’ « elle surmonte une longue tradition intellectuelle ». Cela demande d’autres précisions.






1- F. Laruelle, Principes de la non-philosophie, chap. II, p. 52 : « On appelle auto-position, auto-donation ou auto-nomination (…) cette propriété générale et formelle de la philosophie de se diviser/différencier d’avec soi et de se rapporter ou de s’identifier à soi, d’être en état de survol fixe par rapport à elle-même ».

2- Nicolas Grimaldi est professeur émérite à l’Université de Paris Sorbonne où il a occupé la chaire d’Histoire de la philosophie puis de Métaphysique. Auteur de nombreux ouvrages publiés aux PUF, dont les plus récents, L’Homme disloqué (2001), Traité des solitudes (2003) et Socrate, le sorcier (2004).

3- Platon, OEuvres complètes, Criton, 46b.

4- N. Grimaldi, Ambiguïtés de la liberté, Paris, Puf, 1999, p. 84.

5- A. Camus, Théâtre, Récits, Nouvelles, Bibl. de la Pléiade, p. 1152 : « Il m’a dit qu’il fallait que je lui serve de témoin. Moi, cela m’était égal… » ; p. 1155 : « Peu après, le patron m’a fait appeler (…). Il avait l’intention d’installer un bureau à Paris (…) et il voulait savoir si j’étais disposé à y aller. (…). J’ai dit que oui mais que dans le fond cela m’était égal ».

6- Pascal, Traité du vide, Préface.

7- Descartes, OEuvres et lettres, Bibl. de la Pléiade, Discours de la méthode, quatrième partie.

8- H. Zwirn, Les limites de la connaissance, Paris, Odile Jacob, 2000, chap. 5, Limites et contre-limites, p. 274, 275.



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