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TR 2007: La non-philosophie en pratique

Yves Blanc, 15/06/2007

N’hésitons pas tout d’abord à reformuler l’ensemble de ce qui vient d’être dit, tant il convient de bien identifier ce savoir « d’un troisième type », cette « vision-en-Un » non-philosophique qui va décider de sa propre pratique intellectuelle.
A son origine, notre travail de recherche se fixait un double objectif : celui « d’expérimenter la perte hypothétique de la toute-puissance de notre raison »1 et, chemin faisant, celui « de faire vivre la non-philosophie en accompagnant son élan d’émancipation »2. Un double objectif qui nous aura conduit en réalité à proposer une traduction de quelques éléments théoriques de la non-philosophie à l’aide de la pensée aléatoire3, ce qui nous aura permis en conclusion d’identifier de manière symbolique4 la non-philosophie à la pensée aléatoire, cette dernière empruntant à son tour pour l’essentiel à la réflexion philosophique de Nicolas Grimaldi.
De là qu’il nous a semblé reconnaître, identifier symboliquement deux choses dans la non-philosophie : d’une part le « Réel-Un », le « donné-sans-donation » comme futur, comme avenir vers lequel se projette l’être humain originairement inquiet de vivre, « un être que la vie place à distance de lui-même, qui tend sans cesse à devenir ce qu’il attend de soi, et pour obtenir ce qu’il désire n’en finit pas plus de changer le monde que de se changer lui-même »5. Un avenir dans lequel la non-philosophie reconnaît un « abstrait sans opération d’abstraction »6, une réalité proprement « inexistante » ; d’autre part le « clonage » non-philosophique comme opération de la pensée qui consiste à relativiser sa pensée en fonction de cet avenir, de cette utopie, autrement dit à la tenir à distance du monde dit objectif et au-delà des modes de représentation qu’elle peut s’en faire, en particulier de la représentation « essentielle » de la philosophie classique.
Ce qui revient à ne plus faire de la raison classique le modèle ou dogme intellectuel de la pensée et à le relativiser en pratique par l’exercice de l’imagination.
Exercice de l’imagination qui projette en premier lieu — originairement l’être humain dans l’imaginaire, dans ce futur, cet avenir « en amont du présent »7 cette sorte de futur antérieur qui fait dire de manière apparemment paradoxale à la non-philosophie qu’il est tout compte fait un « passé radical ».
Exercice de l’imagination qui conduit par ailleurs librement la pensée à s’affranchir de la raison, sans qu’un tel affranchissement ne soit assimilé nécessairement par la pensée aléatoire à un délire. Celle-ci voit par conséquent dans l’entreprise non-philosophique qui consiste à créer un « non-langage » une libre pratique de l’imagination qui se sait émancipée de l’emprise forcée, parce que mal comprise, de la raison. De là aussi que, sans pour autant comprendre nombre de publications non-philosophiques, elle en respecte l’originalité intellectuelle, ne s’autorisant que deux remarques concernant cette « fécondité pratique ».
La première concerne le mode d’expression de la non-philosophie au regard de ses principes, de son exposé théorique. Un mode d’expression dont nous avons déjà dit qu’il n’était pas exempt d’une auto-valorisation étrangère à la pensée aléatoire qui ne prétend pas, par exemple, faire passer pour son compte la pensée philosophique « d’un état d’exploitation de la pensée à son état civil ». Celle-ci propose simplement une identification de la conscience à quelque originaire attente là où la philosophie classique la met au compte d’une discontinuité entre la vie et l’esprit.
La seconde fait référence à un récent échange non-philosophique sur le site Onphi8 à propos d’une question d’actualité de nature politique : la non-philosophie conduit-elle à une stricte neutralité en matière politique ou conduit-elle au contraire à l’adoption d’une ligne politique, à « prendre position » ? Nous en retiendrons la conclusion provisoire du père de la non-philosophie en personne, qui peut valoir de synthèse de cet échange : « une élaboration commune sur un pareil thème est extrêmement difficile ».
Une conclusion qui nous conduit en tout cas à penser que la non-philosophie, en pratique, ne conduit pas, tout au moins en son état actuel, à un quelconque dogmatisme intellectuel ! Comme si non-philosopher n’était pas sans risque pour la pensée, ce qui, symboliquement, n’est pas là encore pour déplaire à la pensée aléatoire.
Ainsi, sommes-nous parvenus au terme de notre travail de recherche en proposant une compréhension symbolique de la non-philosophie grâce à l’instrument de la pensée aléatoire. Manière pour nous de faire vivre la non-philosophie et qui pourra désormais trouver un prolongement possible dans une formulation sans doute plus académique de cet instrument intellectuel qu’est la pensée aléatoire et de cette compréhension symbolique qu’il offre de la non-philosophie, compréhension limitée qui consomme à nos yeux le deuil de la toute-puissance de la raison au regard de cette discipline de pensée.

1 In L’enjeu.
2 In Avant-propos.
3 Dont nous avons par ailleurs exposé brièvement dans ces pages les fondements théoriques.
4 Identité symbolique au sens où, au-delà de la traduction originale qui les décrit, des éléments théoriques de la non-philosophie coïncident avec des éléments théoriques de la pensée aléatoire.
5 N. Grimaldi, Traité de la banalité, PUF, 2006, p. 35
6 F. Laruelle, L’ultime honneur des intellectuels, p. 50.
7 N. Grimaldi, Traité de la banalité, p. 109 : « Parce que la spontanéité de notre attente la porte par nature au-devant de cequi peut arriver, il nous semble que l’avenir précède le présent, et que le cours du temps dévale de l’avenir où on le guette vers le passé où il disparaît. De même, en effet, que nous allons de la jeunesse à la vieillesse, de même notre vie avait-elle donc été devant nous avant d’être derrière nous. Aussi nous représentons-nous spontanément l’avenir en amont du présent. »
8 Avril 2007.



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