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TR 2004/05 : les faux plis de la vérité

Yves Blanc, 11/04/2005

Les faux plis de la vérité


Connaître « l’invisible » vérité, telle est la tâche essentielle du philosophe et la connaissance de la vérité, tel est le contenu sensible de la philosophie. Après quoi, il en va du sort de la philosophie comme de la vérité, autrement dit du sort de toute idée en général. Et si Kant souligne avec force que « de ce qu’un homme n’agit jamais de manière adéquate à ce que contient le pur concept de vertu, il ne faut pas conclure que cette idée a quelque chose de chimérique »1 dans la mesure où, « en effet, tout jugement sur la valeur ou la non-valeur morale n’est possible qu’au moyen de cette idée », nous pourrions en dire tout autant de la philosophie : de ce que les philosophes ne sont encore jamais parvenus à parler d’un commun accord de la vérité, à en donner tout simplement une définition indiscutable, il ne faut pas conclure à la vanité de la philosophie, car après tout c’est à notre culture philosophique que nous devons justement de penser la vérité comme absolue, indiscutable. Aussi, bien loin de décrier la philosophie au seul motif qu’elle ne tiendrait pas ses promesses, nous devons nous garder d’une telle habitude intellectuelle qui pourrait bien être la plus présomptueuse entre toutes. Et Nietzsche, comme nous venons de le rappeler, n’a pas dressé caricature plus incisive de cette habitude si naturelle de raisonner. Il n’a pas défié plus subtilement notre intelligence en révélant cette fameuse « perspective de grenouille » de l’esprit philosophique. Allions-nous, après quoi, renoncer à philosopher, renoncer à nous inquiéter de la vérité ? Allions-nous finir sans crier gare par nous prendre au sérieux ?
Et si comme le dit le proverbe, c’est à l’oeuvre qu’il faut juger les hommes, Nietzsche a donc eu beau jeu de nous attendre comme on dit familièrement au tournant et, en définitive, de se moquer « pour son bien » de la connaissance… philosophique. Car rien n’empêche à la réflexion que depuis les origines, malgré le soin méticuleux avec lequel ils s’attachent à défroisser la vérité, les philosophes aient encore oublié quelques faux plis, et non des moindres.
C’est d’ailleurs pour cette raison que les non-philosophes nous intéressent autant qu’ils nous intriguent quand ils trouvent dans la philosophie une « destination mythologique qui consiste à penser par unité-des-contraires », à « redoubler-unifier en divisant, à plier en distanciant »2. Car enfin, ils ne manquent pas de nous poser problème : là où ils ne voient que « plis » dans cette discipline, nous nous étonnons quant à nous, comme la soeur Anne des contes de Perrault, de n’en toujours « rien voir venir » !





1- Kant, Critique de la raison pure, Livre premier, Des concepts de la raison pure, III, 245/IV, 198 à 249/IV, 202.

2 F. Laruelle, ibid., chap. V, La méthode de dualyse, p. 248.



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