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TR 2004/05 : L'humour ...

Yves Blanc, 07/02/2005

L’humour comme ruse du philosophe


Une fois admis, comme nous venons de le faire, qu’un philosophe est par nature victime de son lourd patrimoine affectif, ce qui le conduit comme tous les êtres raisonnables, si l’on en croit Voltaire1, à obéir puissamment au principe de plaisir, nous voilà d’autant plus surpris de ce que l’étymologie nous révèle de lui. En effet, qu’une personne inconsolable, au désespoir sur terre puisse nourrir un profond ressentiment jusqu’à en vouloir au monde entier de n’avoir pas su empêcher le drame de sa naissance, qu’elle puisse encore dans une moindre mesure tourner le dos au monde, se reployer sur elle-même dans un état mélancolique, cela passerait pour des réactions instinctives des plus prévisibles. Et voilà que tout à l’inverse nous découvrons quelqu’un qui sourit à la vie, un ami du savoir, de la science2, constituant ainsi le monde extérieur ― ce lieu de l’absence de la toute-puissance prénatale ― en présence incontournable.

A en croire tout simplement qu’un philosophe fait de bien curieuse façon contre mauvaise fortune bon coeur. Il obéit certes au principe de plaisir, mais il se plie non moins de bonne grâce au principe de réalité comme si, bien que pressé de retrouver son « prémonde » proprement utopique, métaphysique, son beau paradis Blanc, il se décidait toutefois, paradoxalement, à emprunter sur terre le chemin des écoliers ! Et nous insistons sur l’aspect paradoxal d’une telle attitude parce que nous voyons précisément dans cet humour ― cette façon de se contredire, de se remettre en cause, de faire ainsi du positif avec du négatif ― le fameux côté pile du philosophe, sa valeur propre. De là aussi que la pensée philosophique soit une pensée naturellement incomprise et donc contestée par nombre d’intellectuels qui n’entendent rien ou plus rien à l’humour3 : autant de penseurs qui prennent trop au sérieux la pensée pour lui reconnaître le moindre ancrage affectif, la moindre dimension psychologique, s’interdisant du même coup de saisir l’intérêt propre de la philosophie qui admet pour son compte cette détermination originaire. Les non-philosophes sont-ils d’ailleurs de ces intellectuels privés d’humour ? Gardons-nous dans l’immédiat de répondre à leur place.

Toujours est-il que ceci explique donc cela : si la philosophie porte en elle une certaine tradition affective, il n’est pas impossible d’en trouver trace dans sa propre manière de raisonner : accepte-t-elle de raisonner logiquement, sans se contredire, à condition toutefois qu’une telle raison ne soit pas source d’un déplaisir insupportable sur le plan individuel, existentiel. Sinon, n’hésitera-t-elle pas à tordre sa raison pour rétablir en quelque sorte son assiette affective. C’est d’ailleurs ce qui la rend suspecte, comme nous venons de l’indiquer, à une majorité d’intellectuels qui ne voient alors dans cette capacité à se contredire que l’effet d’un égocentrisme primaire, d’un narcissisme insurmontable. Ce en quoi ils ont parfaitement4 raison, avec pour seule limite à pareille perfection qu’elle les prive nécessairement d’esprit !
Ainsi défini, l’esprit « philosophique » devient d’ailleurs, à la différence de la raison logique, une raison qui, sans être à l’inverse purement sentimentale, se situe dans l’entre-deux. Chose en tout cas insatisfaisante pour les non-philosophes, soucieux de s’affranchir d’un tel espace de pensée entre chien et loup ― d’une forme de pensée qui se meut de manière elliptique, paradoxale entre les deux pôles de la logique et de l’affectif ― au profit d’ « un ordre de la pensée pure »5.
Cela dit, nous comprenons mieux l’identité intellectuelle du philosophe, celle de la philosophie que l’étymologie ne parvenait qu’à effleurer. En effet, il ne suffit pas d’affirmer qu’ils sont les amis du savoir, faut-il encore préciser qu’ils le pratiquent avec humour. Telle est la forme authentique de leur amitié à son égard, à celui de la science, la ruse intellectuelle qu’ils opposent au tourment incessant que leur crée leur mémoire d’éléphant proprement « animale ».
Nous reste bien entendu, pour conclure ce chapitre qui ne visait rien d’autre qu’à distinguer en vérité la raison et l’esprit, à donner quelques exemples de l’humour philosophique, à fournir ce critère essentiel du savoir-faire de l’artisan philosophe et de la philosophie de preuves matérielles, « sonnantes et trébuchantes », empruntées à leur histoire.






1 - « Le plaisir est l’objet, le devoir et le but de tous les êtres raisonnables ». (Stances)

2 - Philosophe : du grec philein (aimer) et sophia (sagesse), sagesse, ami de la sagesse au sens où cette dernier terme ne se limite pas à la vertu morale que nous posons ordinairement comme synonyme de sagesse mais qu’il s’étend au savoir dès lors qu’il peut avoir pour effet un progrès dans la vertu.
3 - C’est d’ailleurs là l’étymologie première du terme « paradoxe » : du grec paradoxos, « qui est contraire à l’opinion commune ».

4 - Au sens de logiquement.

5 - Ibid., p. 10.



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