Ethique de l'étranger

François Laruelle, Ethique de l'étranger, "Bibliothèque de non-philosophie", 2000


Un renouvellement de l'éthique s'impose à la suite des conjonctures du mal qui ont fait le 20e siècle. Elles ont produit trois concepts insolubles dans les termes théoriques et pratiques actuels, celui du "crime contre l'humanité", celui des "droits de l'homme", celui enfin du "clonage humain". Ils exigent une nouvelle idée de l'homme dont les mésaventures récentes n'ont pas reçu l'éthique qu'elles méritent.


Comment rendre justice à ses concepts sinon en prenant l'homme comme victime par définition ? Mais une victime qui, pour être celle des éthiques philosophiques c'est à dire du Monde, celle des forts, des puissants et des heureux qui prétendent défendre ses "droits" et parler en son nom, est plus radicalement la cause capable de prononcer leur incrimination autant que de décider de leur usage enfin universel. La victime n'est pas aimée des héros-philosophes qui la trouvent "impossible" et méprisent secrètement son hérésie, mais l'hérésie de la victime invalide l'éthique.


Quatre concepts soutiennent cette refonte de l'éthique et forment la base d'une pratique "non-éthique". Il s'agit du malheur radical (solitude-sans-monde ou non-consistance de l'homme) comme cause réelle de la non-éthique. De l'éthique-monde (les éthiques philosophiques, de la métaphysique des moeurs à son déclin éthno-techno-logique) comme objet de cette pratique. De l'Etranger (sur le mode duquel existe le sujet déterminé par le malheur) comme définition universelle de l'homme. Du Prochain (le sujet concret ou la victime, encore désignée comme Cet-homme-que-voici) dont l'existence performe seule l'interdiction de tuer.


De la cause de la victime à la victime comme cause, la non-éthique se présente comme la théorie et la pratique unifiées des éthiques grecques (Platon), juive (Levinas) et chrétienne (kant).


De la victime à l'hérésie... une "héréthique" ?